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   Publié le 15 mai 2010

 

  Gilles Ouaki n’est pas un photographe. Il est un artiste. S’il n'était juste qu'un baroudeur-reporter, les clichés d’actualités de son "Redrum" exposés au Wharf, le Centre d’art contemporain de Basse Normandie, auraient été accompagnés de légendes précisant les dates, les faits. Mais non !... Ils sont comme des tableaux. A chaque fois avec l’esthétique du monochrome, c’est une œuvre d’art où le plus souvent la mort est mise en scène amplifiée par les contrastes. Devant le cadavre de Mesrine où celui de cette femme égorgée au pied d’un lit éventré où l’on imagine l’orgie, on reste suspendu. Le Wharf ressemble à un hall de gare et Ouaki utilise au mieux l'espace vous accueillant d’emblée en front de mezzanine par cette ligne d'écriture de gosse, récit témoignage à vif : "Cela recommence !... " Façon d'exorciser ses nombreux clichés sur l’attentat de la rue des Rosiers reconstitué d’emblée par une immense affiche posée à même le sol où s’amoncellent sur le pavé froid, entre les secours dépassés, les corps mutilés cachés sous un drap blanc. Affiche linceul que les enfants foulent inconscients comme si l’horreur n’était finalement qu’une marelle se jouant à cloche-pied. Gilles Ouaki est un voleur d’émotions. D’ailleurs une virgule nommée" Vol à Beaubourg", ne manque pas en aparté suggestif de raconter comment, il a dérobé une œuvre au Centre Georges Pompidou. Simple planche de bois peinte de rouge dégoulinant tel ce sang que le noir et blanc des photos a gommé.

    L’exposition aurait pu s’arrêter là. Mais Gilles Ouaki sans doute pour s'excuser d'avoir montré les tréfonds de l'âme humaine fait une sorte de rédemption d'inspiration divine. Il a conçu un triptyque dont on sait pourtant bien qu'il évoque un mystère étranger à sa religion, celui de la Sainte Trinité. Ses trois volets sont curieusement articulés autour d'une monture insolite pour inviter à l'allégorie, la Vespa de Near faite de collages de planches de contacts, des clichés vus à chaque fois à travers un rétroviseur en une sorte de miroir des âmes qui scintillent telle une boule à facettes à l'ombre d'un Pégasse en goguette.

    Dans le second volet "Bye bye Polaroïd" tout en se moquant du numérique envahissant et égoiste car il reste le plus souvent enfoui dans la mémoire des appareils, Ouaki salue la disparition de l'instantané dont la fabrication a été arrêtée et dont le stock des pellicules arrive à sa fin cette année. Reprenant la technique du courant artistique si cher à Andy Warhol, il a saisi en "Pola" le portrait de nombreux artistes d’art contemporain : Ben, Jean-Paul Goude, Pierre Soulages, Robert Combas, Joël Hubaut... Chacun ensuite de délirer sur l’immédiat d'un ego qui s'est révélé devant eux en positif sans négatif y ajoutant leur figuratif imaginatif. Certains penseront qu'il s’agit d’une futilité passagère pour aficionados oubliant comment l’Homme au fil du temps a toujours cherché la profondeur qu’inspire la technique pour exalter ses dimensions transcendantales en quête de l’absolu.

    Pour le troisième volet 'Leic'art" laissant l’immanence aux sans grades, Gilles Ouaki rend enfin hommage au dieu argentique qui l’a toujours accompagné et là non plus ce n'est pas innocent. De précieux appareils de sa collection privée de la célèbre marque allemande devenues pièces de musée ont été mis en scène. Arman le décapite effeuillant la lentille tel les sanglots d'un Roméo, Fromager le noie dans un saut de peinture sanguin, Tassou le fait tomber à la façon d'un 11 septembre devant une tour de composants électroniques. Mais on retiendra surtout cette silhouette de l'homme en blanc de Mesnager sur une caisse en bois et qui évoque l'arrière d'un train de marchandises. On songe ainsi qu'il semble saluer de loin les trains de Frantz Leitz, le fondateur de la marque, qui courageusement a sauvé tant de familles juives pendant la seconde guerre mondiale. Manifeste insolite d'une mémoire. Le tout est en plus surmonté par cette immense gravure d'Angelo di Marco, le grand illustrateur des faits divers de "Détective" qui a transformé l’appareil suprême en œil du jugement dernier. Il vous jauge surmontant une scène de crime où l'odieux hurle encore et vous prend aux tripes renvoyant à l'horreur du premier volet du triptyque Ouaki. Manière de refermer, d'enfermer l'enfer de cette boucle qui, tout comme la vie, est toujours sans fin.

 

    Kävin'Ka

 

    Wharf, Centre d'art contemporain de Basse Normandie7 Passage de la Poste 14299 Hérouville Saint-Clair

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